
Avant l’été, j’ai animé un cycle de 6 ateliers au Centre pénitentiaire de Rennes, auprès de femmes détenues, sur le thème « Vieillir en prison », dans le cadre d’une action portée par le SPIP.
Après plusieurs semaines à cheminer dans les traces de cet accompagnement je tente de mettre quelques mots sur les impressions (au sens littéral) de ma rencontre avec ces femmes…Des femmes qui sont passées à l’acte, en effet, elles le reconnaissent, même si dans leur récit subsiste un petit relent d’injustice, un espace où elles ne se sont pas senties prises en compte (dans la précarité de leur vie d’alors, dans leur vulnérabilité, exposées à la violence sociale, familiale ou conjugale) …
S’adapter, ce serait accepter… ici, on régresse, on glisse… Alors ce récit individuel de ce qui les a amenées ici semble figé, sans doute parce qu’inéluctable, irrémédiable, sans retour à la situation antérieure… Tout comme semble figé, quelque chose résiste à la nécessité de s’adapter… alors on s’accroche à son récit, on ressasse…
Ici, on ne peut plus aider, parce qu’on est réduit…Comme si quelque chose de l’altérité était altéré… on s’entraide, certes, mais en catimini… le lien à l’autre serait une mise à jour de sa vulnérabilité, reconnaître son interdépendance (les conditions de détention ne semblent pas pires qu’ailleurs, voire plus soutenables qu’ailleurs d’après le témoignage de ces dames).
Parce que résister (au sens étymologique : « se tenir en faisant face »), c’est aussi s’exposer, s’exposer pas tant face à l’institution, mais surtout, de ce que j’ai entendu, s’exposer face à des co-détenues qui exercent un rapport de domination basé sur la docilité, la soumission (ici, c’est un risque d’être gentille, ou d’entretenir sa dignité).
Je suis au bout de ma vie… Elles se disent en panne pour l’avenir, entravées dans leur réalité de vie en détention, et au-delà…entravées dans la capacité à se projeter. Certaines travaillent, d’autres reprennent des études… elles préparent leur sortie…Et les plus âgées ? Elles attendent, sans trop y croire.
Pour certaines, la perspective de sortie, c’est une inconnue où résonne dans un bruit assourdissant l’appréhension de l’absence… l’absence de ceux qui sont décédés pendant le temps de la détention, l’absence de ceux qui se sont détournés…
Alors, qui sera là ? Ces êtres proches qui leur ont manqué, avec là aussi un angle mort : « Ah bon, moi aussi, j’aurais manqué à mes proches ? moi, cette femme qui… »… Chacun a appris à faire sans (avec ou sans visite au parloir, selon les contextes de chacune)
Reste une dimension qui semble inaliénable, qui serait un soutien sans faille, sans condition : la spiritualité… La chapelle au sein du Centre pénitentiaire et la messe semblent être un lieu et un temps refuges…D’autres explorent d’autres formes de spiritualité… dans un élan à se relier à plus grand que soi, plus grand que cette réalité de vie qui est leur présent.
Avec vous, on avance… Durant ces ateliers, j’ai été impressionnée par la qualité d’écoute et d’attention des participantes… Comme si cette démarche réflexive, toujours pudique, permettait à chacune de prendre le risque d’oser quelque chose de soi… avec sincérité.
Je salue cette appétence à penser, dont témoigne régulièrement ma collègue Marie David, praticienne en philosophie… Comment les personnes s’emparent de ces espaces… Peut-être ici, pour ma part, l’intuition qu’il y a un peu plus de précaution à prendre, pour préserver l’intégrité de ce récit individuel, érigé tel une enceinte contre l’inconnu, contre l’adversité ?
Ces quelques lignes ne prétendent à rien, juste un partage de ce que j’ai observé, ressenti, de ce que j’ai cru comprendre dans un regard, un témoignage, un début de phrase restée suspendue…Grand merci à ces dames qui en me faisant confiance, me font cheminer vers un peu plus d’humilité et de tendresse.
Emma Ould Aoudia – septembre 2026